Chapitre 2 : L'étang des Ballastières
Affligées de voir les journées ensoleillées passer sans qu'elles puissent sortir en profiter, les trois amies avaient insisté auprès de leur parents pour qu'elles puissent se revoir. Ils finirent par accepter, à condition qu'elles soient accompagnées. C'est la mère de Norah qui se proposa pour faire une promenade à vélo le dimanche matin.
Elles se rejoignirent aux alentours de dix heures à l'étang des Ballastières. C'était une vaste étendue d'eau parsemées de petits îlots de terre à la végétation dense. Ils formaient tout un labyrinthe, avec des pièces accessibles, et d'autres complètement isolées des autres.
Grâce aux nombreux arbres et l'eau qui rafraîchissant l'air déjà chaud, de nombreuses personnes venaient profiter de cet espace vert pour y passer cette belle matinée d'été : sortir le chien, faire son jogging, ou simplement se promener, comme les trois amies.
Elles pédalaient tranquillement quand elles firent la rencontre d'une amie de la mère de Norah. Celle-ci s'arrêta et la salua avec un grand sourire, et elles commencèrent à discuter. Norah leva les yeux au ciel : "Ça y est, on l'a perdue !" Effectivement, elle avait débuté une anecdote que Norah connaissait bien pour l'avoir entendue la veille pendant près d'une heure !
Discrètement, les trois filles s'éloignèrent, puis détalèrent lorsque Norah cria à sa mère : "On fait le tour de l'étang !" Leurs rires couvrirent la voix de la mère de Norah qui leur répondit de faire attention, et elles partirent gaiement.
On pouvait faire tout le tour de l'étang en quelques minutes à velo seulement, si bien qu'une fois qu'elles passèrent devant une passerelle qui permettait de traverser les îlots, Margaux proposa de s'y engager, ce qu'elles firent.
Des passerelles en bois avaient été aménagées pour passer d'un îlot à l'autre. Comme cette voie était étroite, elles mirent pied à terre. Elles s'avancerent peu à peu, et arrivèrent au cœur de l'étang.
"La rivière ça va encore, mais jamais je ne me baignerais dans l'étang ! disait Lou avec un air de dégoût. L'eau stagne et elle est pleine de choses dégoûtantes.
- Moi non plus, je n'y mettrais même pas un orteil, fit Norah.
- Moi ça me fait pas peur, dit Margaux fièrement. L'eau n'est pas plus sale que celle de la rivière. Même que je m'y suis déjà baignée, assura-t-elle.
- Je te crois pas ! s'exclama Lou. Hé regarde, c'est pas sale ça ? Elle pointa du doigt une masse noirâtre qui flottait au bord de l'eau. Elles se rapprochèrent.
- Beurk! Une vieille chaussure ! dit Norah en se pinçant le nez.
- Pas plus sale que la rivière hein ? lança Lou à Margaux avec un sourire. Son amie lui répondit en haussant les épaules.
- Ha ! cria Norah. Regardez!"
Ses deux amies tournèrent la tête vers la direction que Norah montrait. À quelques mètres de la chaussure, elles virent une forme grise et oblongue qui brillait. "Un poisson mort !" C'était effectivement une carpe, une grosse carpe, qui devait faire une douzaine de kilos. Elle était sur le flanc, la moitié de son corps était immergé, à quelques dizaines de centimètres de la berge.
"Il est énorme ! On pourrait le récupérer pour gagner un prix, s'exclama Lou avec convoitise.
- Pour ça, il faudrait déjà réussir à le récupérer, répondit Margaux.
- Et bien vas-y toi, puisque tu te baignes souvent ici !
- D'abord, j'ai jamais dit que j'y allais souvent, et puis je ne me baigne pas quand il y a des poissons morts !
- Très bien, je vais le faire moi même alors, dit Lou. Et même pas besoin de se mouiller."
Elle se fraya un passage parmi la végétation pour arriver au bord de l'eau. Là, elle observa autour d'elle, d'abord au sol, puis, l'air insatisfait, elle leva la tête. Après un court instant à scruter les arbres, elle sourit et s'avança vers l'un d'eux. Elle saisit une branche de ses deux mains et plia de toutes ses forces. La branche éclata, et Lou se retrouva avec une canne à pêche presque aussi grande qu'elle. Elle s'approcha du bord de l'eau, et tendit la branche vers le poisson. Elle parvint tout juste à l'atteindre, et fit de légers mouvements de poignet pour le ramener jusqu'à elle.
Petit à petit, son butin se rapprochait, et elle exaltatait à l'idée d'être récompensée pour cette prise fabuleuse. Elle n'avait ni idée de comment elle allait la transporter, ni même à qui, mais elle était persuadée qu'elle pouvait monnayer son trophée.
En se rapprochant, le poisson tournait sur lui même. Alors que c'était sa queue qui était tournée vers Lou quand elle avait commencé à le ramener vers elle, elle pouvait à présent apercevoir sa tête. Il était à présent à portée de main, et une odeur nauséabonde lui saisit les narines. Elle se demandait comment elle allait le sortir de l'eau en évitant tout contact avec ses vêtements pour ne pas qu'ils prennent une odeur de poisson pourri, quand elle remarqua quelque chose au niveau de l'oeil du poisson.
Plus exactement, elle remarqua qu'à l'endroit où aurait dû se trouver un oeil, il n'y avait plus qu'une cavité complètement vide. Ce constat la répugna. Puis elle se demanda avec curiosité si c'était aussi le cas pour son autre oeil.
"Et maintenant, comment tu le sors de l'eau ? Margaux et Norah l'avait rejointe, et Norah avait posé la question.
- Regardez, il n'a plus d'oeil, fit Lou. Ses amies firent la grimace.
- Il ne vaut plus rien alors, c'est sûr ! affirma Margaux.
- Attendons de voir si l'autre est toujours là, répondit Lou."
Elle avait trouvé une autre branche et s'était accroupie devant le poisson, le bout de ses pieds trempaient presque dans l'eau. Elle passa les deux branches sous le corps du poisson, une prêt de la tête, l'autre juste avant la queue. "C'est lourd !" Se rendant compte qu'elle ne parviendrait pas à le soulever complètement, elle fit un grand geste vers le haut avec son bras gauche, ce qui fit basculer le poisson. Il retomba à plat sur son autre flanc, et des gouttes d'eau à l'odeur de poisson éclaboussèrent Lou qui fronça du nez.
"Le deuxième oeil aussi a disparu ! s'exclama Margaux.
- Bon dans ce cas, je n'en veux plus de ce poisson, dit Lou qui était d'autant plus mécontente que ce qu'elle voulait éviter s'était produit.
- C'est vraiment bizarre, dit Norah le front plissé. Pourquoi ses deux yeux ?
- Peut-être un oiseau qui les aurait mangés ?
- Dans ce cas, pourquoi pas le reste du poisson ? Et puis l'œil qui est sur le côté à l'air libre je veux bien, mais celui sous l'eau, comment il l'aurait atteint ? questionna Norah très justement.
- C'est vrai que c'est bien mystérieux, fit Lou qui partageait ces interrogations. Retrouvons ta maman, dit elle en regardant Margaux. J'ai besoin d'aller me changer !"
Elles retournèrent à leur vélo, reprirent le chemin à travers les passerelles et finirent la boucle autour de l'étang. Quand elles arrivèrent au même endroit qu'elles avaient quitté la mère de Margaux, celle-ci n'avait pas bougé et parlait toujours de manière animée avec son interlocutrice.
Rentrée chez elle pour le déjeuner, Lou s'était dirigée directement dans la salle de bain pour prendre une douche et se changer. Elles était en train d'enfiler ses chaussettes dans sa chambre quand elle entendit un grésillement à côté d'elle. La voix de Norah surgit de son tolkiwolki. "Lou! Lou! Code rouge !" Lou se précipita pour prendre l'appareil. Elle demanda vivement :
"Qu'est-ce qu'il se passe ?
- Tu vas jamais me croire! s'écria Norah à l'autre bout. Sur la route du retour avec maman, j'ai vu un oiseau mort sur le bord d'un chemin. Et devine quoi ?
- Quoi ?
- Il n'avait plus d'yeux !"